D'habitude, dès mars, la guerre commence. Armée d'une brochette-baïonnette bien affutée, je soulève les pierres, fouille les feuilles mortes et retourne les bois morts. Je scrute le sol à la recherche de traces baveuses et surveille les jeunes salades comme une mère son nouveau-né. La moindre échancrure, la plus petite dentelure sur le bord d'un limbe me rend très ombrageuse. Je fourbis mes armes: je cerne les laitues de collerettes barbelées, je place des pièges d'ivresse et je me balade avec le pot de Ferramol que je dégoupille pour les cas graves. Au petit matin j'inspecte le potager-champ de bataille et d'un coup de sécateur sec et vengeur, je coupe l'ennemi en deux, la conscience parfaitement tranquille.
Mais cette année, rien encore. Je n'en ai pas croisé une seule. Les jeunes Hosta pointent leurs dards resplendissants et les laitues croissent insouciantes. Les pièges sont toujours remisés et les granules vertes s'ennuient au fond du pot! Rien, pas une seul limace grise, noire ou orange à l'horizon.
L'hiver a-t-il été trop long, ou ce qui revient au même, le printemps trop paresseux ? Fait-il trop sec ? Mes interrogations me surprennent! Me manqueraient-elles ? Certes leur absence perturbe mon organisation jardinière, et bien que j'éprouve la sensation du guerrier prêt au combat sans ennemi en vue, j'apprécie leur retraite. Je la savoure même. Les petits matins sont pacifiques, je souris devant les feuillages verts et entiers et l'opulence des épinards me réjouit.
Mais je devine cette paix provisoire. J'en suis même certaine. Je sais que les jeunes gastéropodes, las des rigueurs climatiques et de la sécheresse, sont capables de patienter très longtemps et très profondément. En changeant la bâche de l'étang, j'en ai vu à plus de 50 cm de profondeur.
Mais dès que les pluies reviendront, ils remonteront à la surface, affamés, et me trouveront prête, rompue à ce combat annuel et perpétuel....
Ces quelques lignes ont été écrites il y a quelques jours, et à l'heure où je les relis, la pluie est réapparue. Deux jeunes limaçons en goguette, émoustillés par la fraîcheur, se baladent en toute insouciance sur la terrasse...



















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